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Faudrait-il croire à présent qu’une autre cohorte de gestionnaires de la fortune publique déclarés indélicats est allée grossir les rangs de la population carcérale hauts des dignitaires déchus- que la république poursuit résolument sa marche vers la vertu ? Le soudain regain d’activité du Tribunal Criminel Spécial après une curieuse léthargie engage à le penser. Tout porte à y croire, à commencer par la profession de foi de son tout nouveau président qui assure vouloir laisser « un héritage d’une République digne à nos enfants…en préservant les biens de la communauté. »Son office, a-t-il cru bon de nous assurer, n’est pas « une juridiction politique. » Vœu magnifique, s’il en est. Mais il y a à craindre qu’il ne soit pieux, lui aussi, comme la nébuleuse lutte contre la corruption nominalement engagée depuis la création de ce Tribunal, voici maintenant plus d’une décennie, sous la houlette d’un Chef d’Etat qui a subrepticement rangé dans son coffre à slogans les grandes proclamations sur la « rigueur et la moralisation »ou « la moralisation des comportements » vieilles, à quatre ans près, d’une quarantaine d’années. L’histoire incitant à la prudence, le scepticisme permis.

Dans une nation accoutumée à l’ignominie d’une place de choix dans le concert des nations les plus corrompues de la planète, c’est à peine si la torpeur s’estompe quand on annonce triomphalement la mise sous écrou d’un nouveau contingent de spoliateurs supposés de la fortune publique. Hors des cercles des flagorneurs qui exaltent rituellement la prétendue clairvoyance du prince et sa détermination à faire rendre gorge aux détourneurs de deniers publics, il prévaut une crise majeure de confiance qui inspire un ricanement sardonique devant le spectacle occasionnel de grands d’un temps brutalement ravalés à l’inévitable condition de voleurs envoyés au cachot. A quoi tient pareil scepticisme ? D’où vient-il que ce qui devrait être célébré comme une victoire du civisme ne suscite, au plus, que des haussements d’épaule où la satisfaction mitigée qui se console à l’idée qu’il n’y a finalement pas de mal à voir quelques-uns de ceux qu’on tient pour des prédateurs, à tort ou à raison, perdre de leur superbe ? Au moins deux raisons, ou, si l’on veut, deux hypothèses, traduisent ce que le bon sens induit à considérer comme une crise de confiance majeure qui dément la promesse de combattre sans ménagement l’assaut contre la fortune commune par d’indélicats commis de l’Etat.

L’impossible confiance institutionnelle

Le déficit ambiant confiance vide les institutions et les procédures d’instruction des délits supposées garantir la crédibilité des actions punitives contre ceux qui passent brutalement du lucre de la République à ses geôles, sans que l’on sache, avec certitude, si leur sort est la juste punition de sordides malver-sations, au détriment de la nation, ou l’effet d’une ruse qui fait d’une pierre deux coups. Par le premier coup, on rappellerait aux victimes qu’il est périlleux de s’imaginer vizir à la place. Page 10 du vizir. La seconde estocade permettrait de livrer au peuple quelques suppliciés pour rappeler que le prince vertueux n’a que faire des concussionnaires qui l’entourent. Pour bien faire, ceux qui connaissent leur Machiavel pour nuls nous rappelleraient que c’est bien par un tel expédient que César Borgia s’attacha l’affection de la foule en lui livrant prestement la tête ensanglantée fraichement tranchée de Rémy d’Orque, dont l’unique tort aura été d’exécuter la volonté de son commanditaire.

Point n’est besoin d’une telle culture historique et littéraire pour cerner le paradoxe qui dépouille de toute crédibilité le rituel cyclique d’arrestations, de jugements et d’emprisonnement qui est la raison d’être des opérations épuratoires du Tribunal Criminel Spécial. Le paradoxe tient à ce qu’on ignore, vu de l’extérieur, si les justiciables paradés et présentés comme criminels sont effectivement coupables des délits qui leur sont imputés. Quand bien même leurs frasques passées et l’arrogance affichée de leur splendeur d’antan nous les rendraient antipathiques, il subsiste un doute déprimant sur leur culpabilité. Et lorsque les apparences jouent en leur défaveur et que les preuves de leurs indélicatesses paraissent convaincantes, l’on ne saurait pourtant dire, avec certitude, si leur déchéance est bien une juste rétribution d’inacceptables malversations. Si quelques-uns parmi eux vont au bagne sans farouches dénégations, laissant ainsi supposer qu’ils ne seraient pas d’innocentes victimes d’un prince qui leur inflige de malsaines turpitudes pour tirer quelque bénéfice politique de leurs infortunes, d’autres clament leur innocence et crient à la conspiration. Derrière les barreaux du pénitencier, ils sont devenus des essayistes acerbes dont les écrits caustiques tiennent en haleine les amateurs des carnets de prison de ces nouveaux talents littéraires.

Ce n’est pourtant pas le fleurissement des écrits de prison dans lesquels des détenus portent leurs cas à la connaissance du public qui incline à douter de l’équité des charges contre eux. Le doute nait de la crédibilité problématique de procès aux relents parfois kafkaïens. Menée, de bout en bout, comme si la culpabilité ou l’élargissement étaient scellés avant toute instruction, selon une mystérieuse volonté qui tient procureurs et juges au pas, la croisade contre les détournements des deniers publics pâtis d’une suspicion qui l’entoure d’un halo d’illégitimité. Les cycles d’arrestations sont entamés abruptement ; tout aussi soudainement, une profonde léthargie enveloppe les opérations. La vie reprend son cours avec ses bruissements, comme si, tout d’un coup, la lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics n’étaient plus des priorités de premier ordre. L’incongruité d’interpellations survenant parfois des années après les faits allégués soulève des questions qui restent sans réponse. Tel individu relevé de ses prestigieuses fonctions puis frappé d’interdiction d’exercer une fonction publique n’en mène pas moins, dans la plus grande quiétude, ses activités ordinaires. Tel autre est nommé à d’autres fonctions malgré une alarmante suspicion d’indélicatesse. Puis, dans une brusque frénésie, l’on passe d’assignations à comparaitre devant le Tribunal Criminel Spécial à l’incarcération.

Il se pourrait que tous ou certains soient effectivement coupables de sérieux crimes contre la bien commun. Le doute qui persiste suggère moins une inconditionnelle exonération qu’une remise en question des institutions et des procédures d’inculpation, de jugement, puis d’emprisonnement. En l’absence d’une solide présomption d’impartialité, les institutions judiciaires sont frappées d’un grave déficit de crédibilité qui en affecte négativement l’intégrité. Ainsi, au lieu d’incarner l’équité aux yeux de tous, les sentences prononcées par le tribunal sont perçues comme une ratification de la volonté d’une marionnettiste politique opérant dans une antichambre où les sorts sont scellés avant coup. L’on voit sans peine les couts induits par le discrédit qui conforte la croyance que la répression des gestionnaires indélicats et des fonctionnaires corrompus est une louche opération sans commune mesure avec l’impartialité qu’exige la justice. Faute de garanties de transparence, de célérité et l’assurance que la justice n’est pas aux ordres, les jugements de cour perdent la caution que procure la confiance qui prévaut tant qu’il est acquis, pour tous et chacun, que la loi est la même pour tous, sans failles.

Il suit de ce qui précède que l’érosion de la confiance en l’impartialité de l’ordre judiciaire dessert doublement le combat contre le pillage du trésor public par des fonctionnaires véreux. L’ensemble du système perdant de sa légitimité, ses actes n’apaisent pas la soif de clarté et de justice. Au bout du compte, c’est la société qui perd au change. Paradoxalement, les truands s’en tirent à bon compte, y compris lorsqu’ils sont incarcérés, parce que prévaut le sentiment qu’ils sont des suppliciés victimes d’une machination ourdie contre eux pour des fautes de gestion attribuables à la faillibilité humaine, voire de menues indélicatesses, tandis que d’autres qui bénéficieraient d’appuis hauts placés demeurent en liberté. La fraude triomphe ainsi et se drape du manteau de la vertu parce que le discrédit qui frappe le système le prive de l’aptitude à séparer le grain sain de l’ivraie. Ainsi se dévoile la seconde raison, ou hypothèse, qui explicite les effets dévastateurs du discrédit qui délégitime les institutions.

La fraude érigée en système

La perte du crédit est aussi une crise de sens : procureurs et juges passent pour des exécuteurs de basses besognes, y compris lorsqu’ils sont d’honnêtes gens, tandis que des cohortes de prédateurs revendiquent la vertu de ceux qui assurent qu’ils doivent leurs tribulations aux ruses cyniques d’un prince qui redore son blason aux yeux du peuple en expédiant au pénitencier d’infortunés collaborateurs impitoyablement sacrifiés pour bien montrer qui tient le gouvernail. Il est alors à peine excessif de supputer que la fraude s’érige en système quand se dilue ou se perd la croyance que les institutions, comme le droit sur lequel elles reposent, existent pour garantir la justice. Lorsque cela advient, comme c’est le cas depuis quelques décennies l’ordre normatif en vigueur ne donne plus de gages qu’il est, sans réserve, attaché à la préservation des valeurs pourtant déclarées sacrées.

L’étonnante caractéristique de la croisade contre la corruption et l’indélicatesse des hauts fonctionnaires au Cameroun tient à sa stupéfiante permanence. Le bavardage sur la répression des détrousseurs du trésor est aussi vieux que l’ère du Renouveau dont le nom a, depuis longtemps, disparu du lexique de la propagande du parti au pouvoir. Trois décennies se sont écoulées depuis que le premier magistrat de la République qui demeure au pouvoir a exigé des preuves à un valeureux journaliste qui relayait un sentiment général sur la banalisation des détournements des deniers publics. L’on observe ainsi, non sans goguenardise, que sa gouvernance érode activement ses déclarations de principe. Voici douze ans qu’on attend la signature d’un décret d’application d’un dispositif constitutionnel prescrivant la déclaration des biens et des avoirs pour l’exercice de fonctions qui donnent accès à une importante partie de la fortune publique. Cette détonante lenteur déconcerterait si l’on ignorait tout d’une stratégie d’usure devenue la marque de fabrique d’un président qui ne tient pas le temps pour une contrainte essentielle.

La suspicion d’érection de la fraude en système puise confirmation dans la permanence de l’écart entre les actes et les professions de foi. On peut ainsi, sans y trouver à redire, prescrire la déclaration des biens et des avoirs et en saborder méthodiquement le principe en en différant l’application, comme s’il n’allait pas de soi que l’opacité qui en résulte neutralise des mécanismes de contrôle de l’usage de la bourse publique. Imagine-t-on un le directeur d’un établissement bancaire fulminant contre les dévaliseurs de coffre-fort ajourner, sine die, l’installation d’un efficace système de surveillance ? C’est pourtant le surprenant spectacle que donne notre République de prévaricateurs dont le principal pénitencier héberge un impressionnant assortiment d’ancien supposés « grands commis de l’Etat » autrefois honorés comme tels.

L’agitation soudaine du Tribunal Spécial Criminel qui reprend du service après une incompréhensible hibernation pour instruire des malversations déjà fort anciennes a tout d’une diversion dans une République où l’exception est devenue une norme comme l’indique l’existence d’une juridiction spécialement instituée pour faire face à l’endémique corruption qui gangrène le corps moribond de l’Etat. L’exception s’étirera, comme les lois sans décrets d’applications qui viendront juste après nos si joyeuses calendes bantoues. N’osons surtout pas espérer que le Tribunal Spécial Criminel lèvera le lièvre suprême. Les fables le disent malin. Il l’est, assurément. N’a-t-on pas adopté, pour lui, une constitution taillée sur mesure, révisable à souhait, dont on attend toujours la pleine application voici, déjà, plus de 20 ans ? Contentons-nous donc du menu fretin. Le vrai verrouillage est bien là où il faut. Les actes du président de la République« sont couverts par l’immunité et ne sauraient engager sa responsabilité à l’issue de son mandat. »

Source: Le Messager

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